Francisco COLOANE - Tierra del fuego
1963
Vagabond solitaire, il naît en 1910 « un pied dans la mer, Vautre sur la terre, un côté pour souffrir, Vautre pour se sauver » et disparaît en 2002 laissant un itinéraire fléché qui vous jette sur les routes de la vie, à sillonner la mer dans le blanc des cieux et battre les terres poussiéreuses. L’écrivain Luis Sepulveda nous dit de lui : « Coloane a été peòn, ouvrier agricole d’estancia, châtreur de moutons (avec les dents naturellement !), dépeceur de baleines, marin aux portes du Cap Horn, avant de devenir le plus grand écrivain du Chili. »
Un écrivain dont l’œuvre est déjà enseignée dans les écoles de son pays quand ses livres ne sont pas encore lus ailleurs. Grand merci, au passage, à Alvaro Mutis pour l’avoir introduite en Europe cette œuvre du reste assez brève. Aux yeux du romancier et poète colombien, il ne fait aucun doute que Coloane est le nouveau Jack London. Il a raison. Naviguer dans ses parages biographiques, brassés par un flot constant de courants contraires, vous promet de voir du pays : des golfes de peines, des caps doublés des malheurs et des espérances maritimes ; et la terre aussi, celle du peuple laborieux voué aux servitudes paysannes par les grands propriétaires, celle des indiens spoliés.
Le voyage est vécu comme une nécessité. Son père, chasseur, meurt alors qu’il a neuf ans. Il faut partir, prendre la mer avec maman pour s’installer deux mille kilomètres plus loin, à Punta Arenas. Vivre au hasard du voyage revient principalement à savoir ce qu’on fuit plutôt que ce qu’on cherche. Vivre est un rude métier. Vivre, pour Coloane, consistera d’abord à les exercer tous. À écrire, ensuite, soit retranscrire entre deux accalmies la somme de ses fortunes successives, à conjuguer ces tempêtes selon ce mode invariable qu’est le style, seul à même de conditionner une œuvre.
Que fait Coloane quand paraît Tierra del fuego ? Il continue de battre sans relâche les sentiers sinueux de l’existence. Il a depuis longtemps adhéré au Parti socialiste marxiste. Il a également fait, en plus du reste, le journaliste à Las ultimas noticias, un temps aussi le greffier au tribunal du travail de Punta Arenas. Beaucoup plus tard, il ne décolérera pas au souvenir de ses amis assassinés par la junte de Pinochet. Cette triste période de l’histoire de son pays incarne « une bestialité qui ne s’était jamais produite même pas pendant la conquête espagnole. »
En 1973, il faut le voir prononcer l’éloge funèbre de son ami Pablo Neruda en toisant d’une voix farouche la menace de la soldatesque. Quand on a parcouru les mers sur toutes sortes de coquilles de noix, y compris un canoë Yagan, piqué la baleine, bien failli agoniser en Patagonie, participé à la première expédition chilienne pour l’Antarctique, on ne craint pas de s’embarquer sur ce terrain. On passerait presque sur son aveuglément de circonstance lors de ses séjours en Chine et en URSS. En 1941, paraît Le dernier mousse, puis Cap Horn, un recueil de nouvelles. Suivront Antartida (1945), Le sillage de la baleine (1962), El guanaco et Le golfe des peines en 1981. Enfin, Le passant du Nouveau Monde, mémoires publiées deux ans avant sa mort.
« Est-il dans cette vie gloire plus grande que de savoir jouer des jambes et des bras ? » Qui affirme ça ? Homère. Le premier écrivain voyageur à nous entrouvrir les portes du monde. Coloane a retenu la leçon et choisi de repasser à la diable dans les replis les plus obscurs de l’existence, de toutes ses expériences, les siennes et celles de la foule disparate d’êtres croisés au hasard de ses rencontres de grand chemin. Ses premiers récits renouent avec les grands romans anglais d’aventure de l’ère victorienne mais surtout insufflent un élan neuf à la romance plus existentialiste de Conrad. Chez Coloane, les marins abrutis d’alcool et saoulés de houle sont des cousins chiliens des vieux loups de mer au bout du rouleau qui hantent les mers perdues au cœur des ténèbres de l’auteur de Lord Jim.
Des mariniers ivrognes ballottés dans le vent, leurs angoisses griffées par le froid, dans les nouvelles de Tierra del fuego il y en a. Mais aussi tant d’autres âmes solitaires dont l’errance existentielle n’a souvent d’autre but, d’autre terme, que la folie. Qui d’autres s’apprête-t-on à rencontrer dans ce recueil ? Des Indiens, impitoyablement spoliés par les chercheurs d’or et ce depuis ce fâcheux siglo del oro, quand la légende conquistador s’accrochait aux chimères de l’Eldorado.
Vient le tour des révoltés de Santa Cruz. Ils appartiennent à la classe des péons, ouvriers agricoles, tondeurs, dresseurs de canassons et bouviers dont Coloane a partagé le labeur. Leurs légitimes doléances, c’est l’armée, grande muette meurtrière, qui va y répondre. Coloane, écrivain social ? D’une certaine manière. L’auteur fait aussi revivre le quotidien des gauchos de la pampa. Bientôt, l’océan insondable grondera, aussi menaçant que chez Melville. Car Coloane ne cesse de nous balader de la terre à la mer. Et inversement.
Que ses personnages épuisent leurs derniers rêves à la poursuite du cachalot ou tentent de déserter leurs angoisses à travers les solitudes arides de la terre de feu, cela revient au même. Ils ont beau se révolter et voir leurs violences se retourner contre eux-mêmes, gesticuler, défourailler sur toute la création, hurler à la mort, les éléments les façonnent à leur démesure. Cette violence de peu de mots, quasiment inexprimable, Coloane la saisit dans sa vérité. On pressent qu’il a dû batailler contre le mot de trop, la métaphore inutile, l’enjolivement qui menacerait de rendre caduque et mièvre un monde qui pue la sueur, emboucane encore la mâle innocence.
Ce n’est pas la moindre des réussites de son style dépouillé que d’être parvenu à rendre ces hommes australs. Avec ce formidable conteur qu’est Coloane, voici comment au bout de la course, l’aventure redevient le récit.